Voici l’interview que j’ai réalisé dans le cadre des travaux pratiques de journalisme: intéressant de revenir sur ce point de vue après les résultats des votations!
Le premier juin prochain, le peuple suisse se prononcera sur l’initiative « Pour des naturalisations démocratiques », visant à laisser aux citoyens la possibilité de statuer sur les dossiers de demandes de naturalisation. Angolais d’origine ayant trouvé asile en Suisse en 1982, Ricardo Lumengo (PS) est devenu, le 21 octobre 2007, le premier homme de couleur à être élu au Parlement fédéral, sur fond de campagne en noir et blanc. Réactions et retours sur les thèmes de l’immigration et de l’intégration, entre autres.
Les partisans de l’initiative « Pour des naturalisations démocratiques » estiment que la procédure actuelle en la matière est trop laxiste. Que cela vous inspire-t-il ?
Cela montre déjà l’état d’esprit des gens qui le disent. Il faut savoir que notre procédure de naturalisation est l’une des plus lourdes et éprouvantes d’Europe, compte tenu de sa durée et de ses exigences. Les requérants doivent en subir autant l’aspect administratif que personnel, et les conditions sont de plus en plus difficiles. On ne peut pas dire que l’on obtient si facilement la nationalité suisse.
Pourtant, vous avez été élu par le peuple : pourquoi alors ne pas le laisser également choisir à ce niveau ?
C’est une question purement pratique : il serait impossible d’informer l’ensemble de la population de tous les dossiers à traiter, et cela porterait gravement atteinte à la sphère privée des requérants. Cela dit, je tiens à notre démocratie directe, où tout citoyen peut participer et décider sous certains aspects. Mais il faut être réaliste, pour savoir jusqu’où. D’autres intérêts peuvent aussi entrer en jeu.
Pensez-vous que la Suisse est en train de perdre une certaine tradition humanitaire ?
Oui. La relation entre Suisses et étrangers a changé depuis mon arrivée. En théorie, notre tradition est restée, mais dans la réalité ce n’est plus le cas.
Les peurs concernant les problèmes d’intégration sont-elles justifiées selon vous ?
L’intégration est un problème qui ne concerne pas que la Suisse. Tout pays à tradition de contact avec l’étranger y est confronté. Mais je pense que l’Etat devrait mieux jouer son rôle d’acteur en la matière. Il existe des facteurs à promouvoir, comme la formation ou le soutien à des projets concrets.
Par exemple ?
Dans le canton de Berne, lorsque l’on demande que les étrangers établis depuis plus de dix ans aient la possibilité de voter, de participer à la vie politique, les gens dénonçant les manques d’intégration sont aussi les premiers à refuser. On voit qu’il y a des problèmes, mais quand il s’agit de les affronter, on n’en donne pas les moyens.

Dans son désormais célèbre discours de Philadelphie, Barack Obama dénonçait la « colère » entre les communautés noire et blanche qui empêche tout dialogue. Est-ce cela ?
Oui, et je l’ai vécue moi aussi. Les noirs sont victimes de racisme, de préjugés, et développent ensuite une réaction systématique face aux blancs. Ce repli est réel, ici en Suisse, pour la majorité des immigrés. Par exemple, si l’équipe nationale joue contre un pays étranger, ils voudront qu’elle perde ! J’ai pourtant remarqué que cela pouvait parfois avoir un effet positif : il existe des immigrés, malheureusement minoritaires, qui mettront tout en oeuvre pour se démarquer de cette image-là. Cette idée a guidé ma vie en Suisse : montrer que je n’étais pas le « noir » auquel les gens pensent. Je suis arrivé là où j’en suis.
Un autre thème qui vous tient à coeur est celui de la situation économique et du chômage. En ce moment pourtant, la Suisse est dans une période de relative croissance : la question est-elle alors quand même d’actualité ?
C’est là que l’on ne doit pas se tromper ! Ce n’est pas parce que l’économie va bien que le chômage des jeunes ou des personnes non-qualifiées n’existe plus. L’industrie horlogère de la ville de Bienne, par exemple, traverse actuellement une période de boom économique. Pourtant, cette situation profitera surtout aux personnes qui possèdent une certaine qualification, et un grand nombre d’autres continueront à ne pouvoir vivre que de petits boulots et à rencontrer de nombreuses difficultés.
A quoi cela est-il dû, selon vous ?
Dans le cas de l’économie biennoise, à son manque de diversification. La spécialisation régionale dans le high-tech et la technologie horlogère a été favorisée bien plus que d’autres industries simples, alimentaires notamment. Si l’on prend comme référence le chômage des immigrés, on remarque que la structure économique fribourgeoise par exemple leur est nettement plus favorable. Le problème est donc toujours d’actualité : il ne faut pas se laisser endormir par la bonne conjoncture.
Interview réalisé le 1/4/2008.
